De la Connerie comme bénédiction, par Rastagnic

La bêtise est une longue patience, de même que le talent. Il faut beaucoup de science pour en faire preuve efficacement, en expert. Il faut du savoir pour en allumer les mèches et les entortiller autour des péripéties insignifiantes du nombrilisme et les édifier en élucubrations tourbeuses. Du souffle et de l’audace, également. De l’audace et de la vanité, aussi. Il ne faut pas chercher trop loin pour trouver cela rassemblé en un seul et même être. Mais certaines personnes, exceptionnelles en tous points de vue, les compilent en une telle quantité qu’ils méritent une distinction toute particulière.
Pour se les imaginer, il s’agit d’adjoindre à ce que nous avons précédemment évoqué un soupçcon de vanité, de fortune, et l’aveuglement que confère ce contentement de soi-même qui permet d’attirer les femmes. Un contentement comparable à celui du bourgeois d’antan se rendant au bordel après la murge, les poches encore bien pleines, assuré de trouver chaussure à son pied.
N’en jetez plus, voici l’Idiot parfait. L’Idiot en Idée comme le formulerait Platon.
J’ai la chance immense d’en cotôyer un de façon quotidienne ou presque. Cette délicieuse cohabitation s’interrompt fort heureusement à la faveur du week-end. Et Dieu que je bénis cette courte mais régénérante sinécure qui me permet de retrouver assez de calme pour ne pas me laisser gagner par l’envie de répandre sur notre moquette le sang de la charmante râclure qui me tient lieu de collègue…
Je travaille auprès d’un stéréotype. Une Bêtise tournée en costume trois pièces, parfumée comme une cocotte du bon vieux temps, et mielleuse comme une pensionnaire qui voudrait s’initier à l’amour avec son surveillant de dortoir.
Autrefois, au temps lointain de l’entente cordiale, il me faisait le privilège du compte-rendu exhaustif des audaces nocturnes menées par les membres de la communauté de cocues animée par ses soins. Ce genre de gigots de boîtes de nuit, à paillettes et mini-jupes, paye grassement ceux qui veulent bien consacrer leur temps à les renifler. Surtout si le prétendant est riche.
L’honneur est sauf, car le prodige est de bonne famille.
Son amour, c’est une manière reconnaissance contractuelle, en somme. Un échange de bons procédés. Je l’imagine doué à ce jeu-là. Enfin j’imaginais, lorsque jadis je l’écoute m’entretenir de ses chers « vagins ». Il les faisait traîner sur le bureau, quitte à nous le laisser tout gluant. Il partait sur des digressions, détaillait la torture favorite de chacun de ces compagnons de jeu.

Ce qu’il fait avec ses conquêtes, il l’applique à tous ses congénères. Voilà son secret pour parvenir. Pour lui, il n’existe que des corps et des besoins manipulables à dessein.
Entre nous, l’entente cordiale dura bien plus que de raison. Ma réaction fut lente à venir. La faute à mon scepticisme de myope affectif. Je mis plusieurs longues semaines à l’identifier comme l’un des membres de cette engeance d’élus que le langage vernaculaire appelle abruptement « les cons ». La perspicacité a ses limites, d’autant que, je dois l’avouer, le vernis de culture dont il parait ses coups d’éclat m’avait quelque peu abusé.
Ma suspicion avait pourtant bien été aiguillonnée par d’insignifiantes insinuations. Des généralités pleines d’air comme des sacs plastiques, grasses comme des préservatifs usagés. Qu’il ponctuait par des rires. Ne trouvant rien à redire, je l’accompagnais d’un rictus qui me faisait mal aux zygomatiques. Et il riait. Un rire si prenant qu’il s’en essuyait les yeux d’un revers de la main qui s’attardait méticuleusement à la jonction du nez. Il replongeait le front dans l’écran de son PC. En soupirant, ou en se râclant la gorge. Cela faisait office de rengorgement.
Les premices de mon diagnostic prirent forme, se développèrent puis s’affirmèrent. Et je me délectais de ce spectacle clownesque, de cet étalage de beaufferie clinquante, au nez et à la barbe de cet envoyé du Très-Haut qui prenait mes ricanements pour un hommage de plus.
Bientôt, mon admiration – déjà incommensurable- à son égard, se démultiplia lorsque j’appris, pendant un conciliabule à la machine à café, que ce Bidule à l’égo hypertrophié ajoutait le condiment de la Lâcheté à sa Connerie monumentale. Ce type était une Bassesse en cravate à soie, qui dévoilait les bruits de couloirs aux supérieurs.
Tout à la fois amusé et effaré de la nouvelle, je chaussai pour un instant mes lunettes imaginaires, dispositif unique en son genre qui me permit d’adopter la vision du monde de ce Messie dégoulinant d’obséquiosité et de mesquinerie. Ainsi équipé, je sortis de mon bureau et déambulai dans les couloirs de notre entreprise. Cette vision ne laissait subsister plus aucune forme humaine. Les femmes étaient réduites à des amas intimes de chair poilue et dégoulinante. Le cas des hommes laissait voir une subtilité. Ces derniers se voyaient divisés en deux castes : les employés, qui faisaient des étrons roulant sur eux-mêmes en tâchant les murs de la substance puante qui les composait, et les cadres, carrés, en cartes de crédit brillant comme l’or.
Et puis je suis retourné travailler, ayant tout à la fois envie de pleurer et de rire.

Publicités

~ par baptistefi sur avril 27, 2009.

3 Réponses to “De la Connerie comme bénédiction, par Rastagnic”

  1. Je sens que je vais venir me balader ici plus souvent qu’à mon tour. Pétard, ça déménage ! J’ajoute dans mes favoris, foi de moi !

    Merci pour cette régalade et à très vite !

  2. zuis contente, zé écrit sur le sublime Lu, quand meme ! bisous mon Zan et ceux qi se prennent pas pour des cadors

  3. @Romane : Merci pour ton commentaire, malheureusement, ce blog n’a plus d’activités depuis cet été. Mais peut-être aimeras-tu mon nouveau blog, http://premier-roman.tumblr.com

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
%d blogueurs aiment cette page :