Broken English, l’amour sans Photoshop

Affiche US

Si Bridget Jones avait été réalisé par Sofia Coppola, ça s’appelerait Broken English. Soyons réalistes : les chances que vous alliez voir ce film, premier long métrage de Zoe Cassavetes, fille de John (Cassavetes) et de Gina (Rowlands), sont pelliculaires. Premier et principal obstacle : la faiblesse de la distribution (il n’est projeté que dans 22 salles en France, dont 3 seulement à Paris). Le côté “ciné indé” + “fille de” est à double tranchant : il peut agir comme aphrodisiaque ou comme spray répulsif, c’est selon. La synopsis peut laisser sceptique, tant il  semble que tout a été dit sur l’amour, la rencontre, la difficulté de s’engager, la crise de la trentaine. Le profil de Nora rappelle celui de nombreuses célibataires endurcies : tous ses amis sont en couple, sa famille lui met la pression, elle boit trop et/donc couche avec des cons. Naturellement, lorsqu’enfin un homme lui parle d’amour, avec un accent français ignoble (”youard so bioutie-foule, ken ail quisse you?”), elle prend la tangente. C’est que la demoiselle est, en plus, sévérement névrosée ! En dépit de la catégorie “Comédie romantique”, ce n’est ni une franche comédie ni très romantique. Et pourtant …

Et pourtant … nonobstant le contre-argumentaire que vous venez de lire, je vous invite tout de même à ne pas zapper Broken English si vous avez l’occasion de le voir.  Surtout si vous avez survécu (et aimé) 5×2, de François Ozon, si ça ne vous fait pas peur de découvrir que les histoires d’amour ne tiennent parfois qu’à une série de hasards triviaux et de malentendus grotesques. Zoe Cassavetes démystifie l’amour, désenchante la rencontre, déglamourise la beauté au saut du lit … mais ne sombre pas dans le cynisme. La même fille peut être sublime ou moche selon les jours, fantasme inaccessible ou conquête discount selon le mec. De même, le French lover lourdaud, croisé à une soirée loose, peut s’avérer, tous comptes faits, un mec bien , voire même, LE mec qu’on attendait. La poésie magique de l’amour ne va pas toujours de pair avec le glamour des situations romanesques made in Hollywood.
Bien sûr, on a le sentiment d’avoir déjà vu/lu/entendu ça quelque part. Les critiques ont déploré l’accumulation de lieux communs du genre. En effet, Zoe Cassavetes  décrit avec simplicité une relation qui nous rappelle vaguement quelque chose car cela pourrait être la nôtre : peut-on reprocher à la vie d’être banale et de nous placer toujours dans des situations similaires ? Qui n’a jamais eu l’impression d’être le seul célibataire sur terre entouré de couples ? Qui n’a jamais fait de gaffe rédhibitoire face à l’objet de ses fantasmes ? Qui n’a jamais flippé au début d’une relation a) qu’elle puisse s’arrêter brutalement? b) qu’elle puisse durer ? La force de ce film modeste, en réalité, est d’avoir réussi à capter les moments intenses d’une relation où tout se joue sur un regard, une expression du visage ou une phrase a priori anodine.

Exemple 1 : Nora et Julien sont aux premiers jours de leur histoire, la magie est intense, omniprésente. Ils s’amusent comme des gamins, ils se découvrent, ils ne peuvent se passer l’un de l’autre. On les voit prendre un bain ensemble, calmes, enlacés. Leur bonheur semble indestructible. Et puis la question conne tombe : “Alors on est quoi ? On est ensemble ou pas ? Tu vois d’autres nanas ?”Naturellement, c’est Nora qui demande (y a qu’une fille pour se poser ce genre de questions – je sais de quoi je parle, j’en suis une). Julien répond avec une spontanéité dévastatrice toute masculine “Bah, là non, mais quand une fille me plaît bien, je sors avec elle”. Que n’a-t-il pas dit !!Le visage de la femme s’obscurcit, il semble dire : “comment ça il sort avec d’autres filles ? et moi je suis quoi ? sa nouvelle nana ou sa nouvelle conquête ? on est ensemble ou pas ? pourquoi il m’a dit qu’il m’aimait vraiment bien tout à l’heure dans ce cas ? est-ce qu’il va me quitter ?”. Evidemment, le mec ignore tout de ce drame intérieur et continue, peinard, de se relaxer dans son bain moussant.

Exemple 2 : Nora et Julien ont raté leurs retrouvailles à Paris. Elle le cherche pendant des semaines, en vain, et au moment où elle décide de renoncer et de rentrer, elle le retrouve.  Ce qui devait être un événement romantique et romanesque s’avère être une piteuse rencontre dans une rame de métro, sur le chemin de l’aéroport. Ils ne savent même pas quoi se dire : leur romance new yorkaise est loin, on dirait deux inconnus, gênés par la situation et presque incommodés par la présence de l’autre. Lui se dit “Bon je fais quoi ? je la laisse repartir ?  je lui dis quelque chose ? en même temps elle ne fait rien non plus, elle semble décidée à repartir, elle m’a oublié”. Elle pense : “Voilà comment je passe encore pour une conne, il n’en a plus rien à faire de moi, je n’aurais jamais dû venir ici, je savais bien que ça ne marcherait pas, s’il voulait que ça marche, il ferait un geste, il ferait quelque chose pour me retenir, il ne fait rien : il veut donc que je parte”. On sent qu’ils auraient pu continuer comme ça, jusqu’à l’aéroport, se quitter en silence, et repartir chacun de son côté, pour regretter ensuite jusqu’à la fin de leurs vies de n’avoir rien fait. Et puis Julien finit par la saisir par le bras et l’attirer vers la sortie, moins par décision que par impulsion. Ouf, il l’a fait, se dit-on, mais il aurait très bien pu ne pas le faire. La majorité des histoires d’amour ne doit rien au destin : elles ne sont qu’une accumulation de contingences. C’est un peu inquiétant, quand on y pense : combien d’histoires manquées à cause d’un acte qui n’est jamais venu ? Et vous, savez-vous à quel malentendu vous devez la vôtre ?

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~ par procrastineuse sur juillet 31, 2008.

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