Diane Meur : Le narrateur mis en demeure

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Ceux qui ont lu Les vivants et les ombres (éd. Sabine Wespieser, 2007) comprendront immédiatement le jeu de mot douteux, à l’assonance piteusement facile. Pour les autres, l’explication ne saurait tarder. Le dernier ouvrage de Diane Meur fait partie de ces romans dont le volume conséquent n’impressionne pas : arrivé à la 710ème page, le lecteur se trouve même frustré de devoir s’arrêter. Eusse-été un film, le spectateur s’attendrait à une suite. Heureusement, la littérature ne souffre pas encore de la sequel-isation* à outrance qui sévit dans le cinéma (*sequel-isation : fâcheuse tendance des producteurs de cinéma américains à faire des suites à répétition de tout film qui cartonne au box office).

Les vivants et les ombres est une sage familiale, située au XIXème siècle, dans l’actuelle Pologne

(q (qui à l’époque était partagée entre les trois empires Prusse, Russe et Austro-Hongrois). C’est donc en Galicie que se déroule l’histoire des Zemka-Ponarski, une riche famille d’industriels confiseurs, dont on suit l’ascension puis la décadence. Difficile de résister aux aventures, aux passions et aux secrets de Jozef, le patriarche, de ses cinq filles, de ses petits-enfants et du microcosme cosmopolite formé des paysans ruthènes, des professeurs juifs et des servantes allemandes qui gravite autour de la maisonnée. Tel le joueur de flûte de Hamelin, Diane Meur allie à la performance du conteur un style coulant et délicat comme une police Vivaldi (en italique et toute en arabesques) – quelques maladresses ponctuelles ne gâtent pas le plaisir du lecteur.

Voici un extrait des pages 61-62 : l’ambitieux Jozef Zemka décide de séduire la fille du baron von Klotz, dont il est l’intendant.

« Après ce tête à tête devant la porte de la bibliothèque, les choses ne trainèrent plus. Jozef eut vite compris, et lui aussi voyait loin. Il avait déjà fait tourner bien des têtes depuis ses dix-neuf ans, mais jamais encore il n’avait cherché à séduire une femme qui ne l’attirait pas. Ce défi le stimulait.

Du côté de la proie le défi était moindre : l’amour était déjà présent, ne restaient à vaincre que la pudeur et les convenances. Un peu d’audace voire de brutalité fit très bien l’affaire. Le premier baiser plaqué de force, et comme sous l’emprise de la passion, sur une bouche muette de stupeur fut habilement suivi d’un silence de deux semaines pendant lesquelles Jozef évita avec soin tout échange de regards. Clara dépérissait. Ce souvenir brûlant mais demeuré sans suites empoisonnait son corps de langueur, et son âme d’incertitude.

Sans doute qu’il regrette, se dit-elle d’abord, en constatant que monsieur Zemka la fuyait. Il croit m’avoir offensée, il a honte, peut-être souffre-t-il ? Et elle cherchait ses yeux à table, elle eût voulu lui dire ou lui faire comprendre qu’elle n’était pas fâchée, mais il se dérobait.

Il m’aime, conclut-elle avec déchirement au bout de quelques jours. Voilà pourquoi il m’évite. Ne sommes-nous pas interdits l’un à l’autre ? Il m’aime et notre amour est impossible : il le sait et sait que je le sais. »

L’originalité et la force de ce roman résident dans le point de vue narratif, inédit à ma connaissance, adopté par l’auteur. L’histoire des Zemka est racontée par la maison même : n’est-elle pas, après tout, un personnage comme un autre dans ce récit dynastique ? Ce jeu-narrateur n’est ni objectif (la maison ne se prive pas de nous confier ce qu’elle pense de ses occupants et des sentiments qu’ils lui inspirent), ni omniscient : la maison échoue souvent à pénétrer le cœur de ses maîtres et ignore parfois ce qui se passe entre ses propres murs, comme un observateur extérieur dont le point de vue est nécessairement limité. La maison s’endort quelquefois, il en résulte une ellipse narrative de plusieurs mois ou de quelques années : le lecteur abandonne alors les jeunes enfants pour les retrouver vingt ans plus tard, parents à leur tour. Un faisceau d’indices et des « flashbacks » permettent néanmoins de reconstituer le récit rétrospectivement. Ce choix narratif converge naturellement vers une unité de lieu, qui devient pour les personnages tantôt un refuge apaisant, tantôt une prison oppressante, à la manière de la maison Usher. Seule une pirouette narrative permet, à la fin, de sortir de la quadrature des murs. Le procédé, aussi ingénieux que poétique, ne m’a pas convaincue cependant. Je n’en dirai pas plus, fidèle à mon principe de ne jamais révéler la fin d’une œuvre (détestant moi-même qu’on me prive de la surprise).

Je conclus avec un deuxième extrait (page 295-296) : La maison découvre en même temps que Clara, la grossesse de Wioletta, sa troisième fille.

« Enceinte à vingt ans, et sans la moindre affection déclarée, sans la moindre perspective de mariage : à son âge et dans sa condition, c’est à peu près ce qui pouvait lui arriver de pire. Mon Dieu ! Et que va dire Jozef ?

Clara remet à plus tard la tâche terrifiante de le mettre au courant. Peut-être peut-on agir encore, raccommoder les choses ? Wioletta connaît si peu de la vie, elle s’invente peut-être des obstacles qui ne viennent que de son pessimisme et de sa sombre imagination. Des heures durant, sa mère l’interroge. Qui est-ce ? Qui est le responsable ? Qu’elle lui dise seulement qui, et Clara verra s’il reste une issue, un recours à tenter. Mais Wioletta lui oppose une résistance imperturbable. … Wioletta me reste pour l’heure aussi opaque qu’à sa mère, et je me rends compte qu’elle m’est opaque depuis près de deux ans sans que j’y aie pris garde. Car il fut bien un temps où je la perçais à jour comme les autres, où j’entrais de plain-pied dans ses secrètes rêveries. Elle a dû employer toutes ses forces (et elle en a : les femmes de cette époque apparaissent souvent comment des sacrifiées, de faibles jouets entre les mains des mâles. C’est vrai, mais c’est aussi que leur force n’a pas le loisir de se traduire en actions et se déploie tout entière vers l’intérieur, faisant d’elles des championnes de la résistance passive, voire de l’autodestruction) à se replier sur elle-même pour préserver son secret. »

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~ par procrastineuse sur juin 18, 2008.

Une Réponse to “Diane Meur : Le narrateur mis en demeure”

  1. Intressant, un bouquin que j’ajouterai peut-tre ma bibliothque. Le style de l’extrait prsent change des trop nombreuses platitudes trouves dans des livres aux scnarios parfois fouills mais dont la mise en forme fait penser une pitre dissertation d’lve moyen passant son bac scientifique.

    Je souhaite ajouter qu’il est rare de trouver un blog d’une telle qualit. De vrais articles bien crits, un humour dcapant, sans complaisance, bref, j’aime!

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