Petit chef, j’écris ton nom, par Rastagnic

my-boss-is-a-jerkJ’avais pensé me borner à l’indulgence, au silence, à la passivité. Quand il commença à disserter sur je ne sais plus quelle insulte, qu’il qualifia de tout à fait « insultante » avant de partir d’un rire contenté. Son rire de petit garçon qui espère lire l’admiration dans les yeux de ses pareils à le voir faire tourniquer les mots avec autant d’esprit. Leur regard de créateurs. Car eux-seuls pouvaient le transformer en quelqu’un. Il avait besoin de leur assentiment à tous pour se muer en homme. Il n’y était jusqu’à présent parvenu qu’avec l’un de ses collègues, le seul qu’il puisse se permettre de piquer de quelques sarcasmes. Et ses parents, sans doute.
Au vrai, je craignais aussi l’éventualité d’un incroyable concours de circonstances qui l’amènerait à tomber sur le résultat rédigé des macérations haineuses qui sont à près les seules animation de mes journées de productivité.
Cette dernière pédanterie eut raison de mes scrupules.
Cela serait un procès à charge, sans compromission. D’autant que je l’entendais une fois encore accumuler les clichés, de sa voix nasillarde et confiante en l’équilibre de sa situation. Il parlait de femmes moches, je crois. Il parlait de « gros cul », de « lunettes à sextuple foyers » (car d’un seul adjectif il faisait exister un objet en six exemplaires). Par le jeu d’une sourde complicité avec lui, le monde filait sa trame, dans le scénario qu’il dessinait depuis son poste, derrière son gros ordinateur connecté à la version numérique de la Terre entière.
Il prit un air absorbé, fronça des sourcils, sévère. Il était entré dans mon bureau. Toujours la porte ouverte. Un dossier dans la main qu’il tenait en tremblant. Il n’osa pas me regarder dans les yeux, ou seulement quand je baissai les miens. Il fit semblant de demander des informations « importantes », de glisser des ordres dans ses murmures. Et il partit dans son « merci ». Comme si je lui faisais la faveur de l’écouter.
J’ai souvent entendu dire que seuls les médiocres arrivent. Je ne le croyais pas. Je trouvais ça trop fataliste. Trop noir. Aujourd’hui, j’étais confronté à ce fantasme, je vivais dans un cauchemar douceâtre, une inanité anesthésiante, dans laquelle j’aurais pu finir ma vie, si encore le salaire que je recevais m’avais permis de vivre dans un appartement décent. Cela ne durerait sûrement pas, et j’éprouvais un certain plaisir à goûter la perversion de me sentir glissé dans une existence provisoire, un châtiment de chrysalide.
Lui, je le regardais comme autrefois je contemplais l’infinie course cicrulaire de mon poisson rouge dans son bocal.
Un animal maigre et long. Un tronc plantés sur deux jambes hautes. Qui n’aurait pas resisté à la lutte pour la vie si les tuteurs instaurés par le progrès technique et le Droit, n’avaient permis l’entretien de formes de vie rachitiques. J’observais ses aller-retour souffreteux, je dissèquais ses rires nerveux qui sortaient en râclant ses poumons, comme les esclaffements d’un adolescent en mue. Je l’admirais, d’une certain façon. J’enviais son refus d’exister, appliqué, méthodique, et ses petites expressions en franglais pour se rendre cool. Il les lançait la matin, en entrant dans son bureau. Il les balançait quand il faisait ses entrées, maladroites et empruntées. Il se lovait dans leur ridicule contagieux, qu’il ne saisissait pas tout à fait.
Il était une pièce minuscule mais nécessaire de l’ordre du monde. J’en étais certain. Tout se serait effondré s’il en était venu à périr. La révolution et le chaos. C’était sans doute pour cette raison que l’ordre des choses, dans le complot de son invincible volonté de persistance, le tenait bien en sécurité, trois bureaux plus loin.
Je songeais alors à tous les autres lui-mêmes, dans leur bureau, qui contribuaient à l’existence de ce pays, à tous les autres moi-mêmes, plus nombreux ceux-là, qui se résignaient à un fatalisme mauvais, moqueur, et à la vanité même de cette moquerie. Mais Dieu que me paraissait évanescente cette existence rivée à un écran d’ordinateur, à des choses et des formes qui n’existent que par le génie des hommes ! Rivé au spectacle de nous-mêmes, que nous nous acharnions tant et tant à jouer, j’assistais à la farce de ses interventions guignoles avec un détachement endolori. Victime satisfaite et complaisante. Amusée de son propre calvaire. Je le prenais d’empathie, comme l’on considère un héros brave et sot. Et j’avais souvent envie de rire, du fond du coeur, comme devant un mime sculptant en silence la figure de celui que je n’aurais pas voulu être…

~ par rastagnic le avril 17, 2009.

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